La noblesse, ce groupe social de 100 000 individus, soit 0,2% de la population française passionne depuis quarante ans, notre ami Eric Mension-Rigau, historien hanté par la volonté d’empêcher l’oubli. Fort de cette addiction, notre auteur scrute et « anatomise » ce sujet avec précision, humour et recul, d’un oeil d’historien mâtiné de sociologue. Pour notre plus grand plaisir tout à la joie et à l’éclat de rire tant il rend vivant et drolatique ce monde parfois sérieux mais pas du tout dépassé !
Notre ami, Eric Mension-Rigau auteur de ce Dictionnaire Amoureux de la Noblesse vagabonde avec compétence et esprit sur son sujet préféré. Au fil de sa plume, il trace le portait d’ « une caste fermée qui ne recrute plus » mais qui a su évoluer en « acceptant moins l’autorité verticale, récusant le pouvoir coercitif de la tradition et relativisant toutes les convenances » .
Le titre du livre correspond vraiment à la réalité qui habite notre auteur, sa passion pour l’histoire et les hommes l’ont portée à s’intéresser « aux marges du haut ». Cette noblesse composée de 3200 lignages, qui a su, par delà la mort, transmettre son nom, sa mémoire et ses traditions en dépit des turbulences de l’Histoire, méritait bien son dictionnaire amoureux. Et qui mieux que notre ami pouvait l’écrire ? Avec toujours un aspect sociologique passionnant !
Et oui la noblesse doit s’adapter pour ne pas mourir, développer sa capacité à alléger la tradition sans détruire son patrimoine mémorielle.
Agacement est l’une des entrées de ce savoureux dictionnaire qu’on sirote avec joie et délice ! Et bien sûr, la notion de privilège est une cause d’agacement, cette petite caste osant s’opposer à toute forme d’égalitarisme. Même abolie, la noblesse suscite la jalousie, cette ancienneté historique est vécue comme injuste. Pensez-donc, le nom, l’arbre généalogique, le château, les traditions et même le voussoiement ..tous cela agace furieusement les fâcheux rendus aigre par cet état qui leur échappe !
Le chapitre consacré à Aristocratie et Noblesse, explique parfaitement les fonctions du noble et de l’aristocrate même si notre historien convient que la frontière d’usage est difficile à établir entre les deux termes. La Révolution établit leur équivalence, les notions de performance et d’excellence les unissant.
Avec une notion de service et de moralité ! « La naissance n’est rien où la vertu n’est pas » fait dire Molière à Don Louis, car « un nom historique engage son porteur, lui interdit de désavouer le sang de ses ancêtres.. ». Souci d’élitisme, même désir de distinction sociale, même conviction de supériorité et un orgueil parfois réel perçu comme arrogance, tout ceci renvoie à la question de fond que pose Eric Mension-Rigau: la vraie noblesse est-elle une qualité héritée, lignagère ou une vertu personnelle ?
Et l’on admire le style « chatoyant » de l’auteur, parlant Art de la table, il y déplore que « les nobles, en cessant de recevoir comme leurs aïeux, ont rompu avec un art de vivre qui mêlait le luxe et la simplicité raffinée. Une belle argenterie, légèrement ambrée, aux armes érodées, fleurie de quelques rayures en était le symbole. Elle témoignait d’un art séculaire de recevoir que les châteaux de famille, ouverts au public mettent en spectacle …» explique joliment notre auteur. Et sa liberté de ton est tout à fait plaisante, il lui arrive d’écrire « ma femme et mon fils ne sont pas d’accord mais moi si… »
Et celle qu’il rapporte au chapitre « Classe », la forme supérieure de la distinction, l’art d’être ce que l’on est, le fruit d’une longue appartenance à l’élite… Eric Mension-Rigau rapporte le portrait pour le moins comique de la marquise de Coigny trouvé dans les mémoires inédits du général Foy: « il lui reste les débris d’un joli visage, du trait et de l’énergie dans la conversation et surtout ce ton rauque et tranchant qui fit dire à un aveugle à qui elle faisait l’aumône: je vous remercie mon capitaine ».
A Congés Payés, la panique devient comique, celle des nobles et des bourgeois en Normandie ou en Bretagne qui se voient envahis par des hordes d’ouvriers en congés payés: « Pourquoi étendre les congés payés aux agriculteurs et aux domestiques alors que « les paysans sont au grand air toute l’année et que les bonnes nous accompagnent en vacances. »
Son style délié et très personnel le fait parler à la première personne, ce qui pimente son récit le rendant très personnel !
La variété des entrées dans ce dictionnaire en fait la richesse. La liberté de choix et de ton de l’auteur rend vivant et primesautier l’ouvrage. Passant de la famille la Rochefoucauld aux Zouaves Pontificaux, du Monocle au Luxe, de la famille de Luynes à Méchanceté, de Nostalgie à Silence ou Snobisme, de Paradoxe à Religion, d’Amour ancillaire à Noblesse inachevée… Éric Mension-Rigau, aux compétences rigoureuses de son sujet traité dans une grande allégresse de ton, s’amuse tout en nous distrayant et nous cultivant.
Il « scrute la survivance de l’identité aristocratique dans l’évolution civilisationnelle où tout ne disparaît jamais simultanément »
Dieu sait combien Eric Mension-Rigau aime son sujet si bien dépeint au fil de ses livres mais il prend du recul, peut être sévère, et traque même les gestes minuscules, les expressions burlesques comme « Ton pote à la compote » la dernière manière de saluer un proche ami pour clore un courrriel
Si ses sources sont anciennes, connues et véridiques, elles sont aussi littéraires comme la citation tirée du Cabinet des Antiques d’Honoré de Balzac « L’orgueil démesuré de son lignage », et encore remarquées dans un chant révolutionnaire, trouvées chez Marcel Proust, Frédéric Mitterand, et aussi récentes comme celles découvertes chez Jérome Fourquet (l’Archipel français).
Et c’est la, la richesse, la véracité et la qualité de son ouvrage.
Avec une écriture souple, incisive et colorée, notre auteur nous séduit par son verbe. Mais sur le fond, remarque t’il, l’intransigeance ne permet pas la survie, il faut « rester à l’aise avec son siècle, se trouver « la où ça se passe » et pas seulement « la où ça s’est passé ! »
« Fait social qui étonne, précise t’il, la noblesse offre une densité temporelle et une image de stabilité ayant valeur d’éternité » on ne peut mieux dire !
Dictionnaire Amoureux de la Noblesse, une cavalcade dans les grands lignages français, par Eric Mension-Rigau, 28 € Plon
