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23 Oct
2019
Le Double de Dostoïevski 

     Après le Revizor, Ronan Rivière adapte, une fois encore au théâtre du Ranelagh, « le Double», roman de jeunesse de Dostoïevski, dont l’auteur attendait, après le succès de son premier livre, « Les pauvres gens », un accueil favorable. 

L’accueil fut glacial…


Tourgueniev alla jusqu’à évoquer l’arrivée «d’une nouvelle verrue sur le nez de la littérature russe»…

Et pourtant…

Il est vrai que le texte est déroutant, considéré tel «conte drolatique et poétique sur la confusion», en équilibre entre le réel et le surnaturel, nous plongeant dans un monde où les repères de la raison sont malmenés par les hallucinations.

    Quand Jacob Pétrovitch Goliadkine, ( nom inspiré du mot russe «  nu, insignifiant ») petit fonctionnaire discret de Saint Petersbourg, se trouve un jour face à son double, commence alors une relation particulièrement troublante; dérouté par cette rencontre avec lui-même, Goliadkine se sent de plus en plus déstabilisé, s’essayant à la confidence et la confiance, avant que de réaliser que ce double, véritable rival, ne peut être traité qu’en ennemi. De divagations en hallucinations, de soupçons angoissants en délires, le récit fantastique bascule bientôt dans le cauchemar. Un univers à là Kafka, porte ouverte à la folie. 

    En décrivant sur le ton du fantastique, le dédoublement de la personnalité, Dostoïevski, tel Gérard de Nerval, à la fois malade et écrivain, se sert de sa plume  pour évoquer avec talent  les symptômes de la schizophrènie.

Publié en 1846, ce roman ouvre la voie à l’univers déstabilisant d’un Docteur Jekyll et Mister Hyde, et annonce les travaux d’introspection de Freud (1856-1939).

Si Dostoïevski a cherché à décrire une société étriquée, dans laquelle chacun est enfermé dans des rôles rigides, il questionne plus profondément sur les limites entre la réalité et le surnaturel, sur l’ombre et la lumière que chacun porte en soi, sur la naissance de la folie. 

   Gérard de Nerval finira en promenant son homard au bout d’une laisse, dans la clinique du Docteur blanche, tandis que, résigné, Jacob Petrovitch Goliadkine se laisse enfermer dans l’asile de fous…

    Roman dérangeant, que la société russe n’était pas prête à recevoir au tournant du XIX eme, mais d’une modernité confondante. 

Bref, une adaptation intelligente du roman, allant à l’essentiel, donnant au texte un rythme enlevé, servi par un excellent jeu d’acteurs. Un décor simple mais évocateur.
Une soirée qui détend et interroge à la fois. A ne pas rater.

 

Anne Grinda-Masson

Le Double, au théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes 75016 Paris.

14 Oct
2019
Rire un peu grinçant pour pièce caustique

Un homme, une femme, sur scène, autour d’une table élégante avec un serveur intempestif et drôlatique. La pression monte, la tension est palpable, cruel dilemme, va t’elle succomber ? Une pièce caustique !
Bien nommée « Nuit gravement au Salut » cette pièce, vraie fable moderne, d’une situation vieille comme le monde, met en scène un directeur littéraire et son auteur, belle femme en situation de faiblesse par son fils très malade. L’opération coute cher, elle a besoin d’argent, le contrat signé, c’est l’assurance de rendre la santé à son fils.

Mais voilà, face à face, s’affronte en un rapport de force feutré au départ qui va crescendo, la romancière, Léa Belmont, forte de ses atouts, la séduction et l’instant maternel et le directeur, Victor Pontier, cynique et pressé. Faut-il donc « coucher utile » pour remporter le morceau ? Léa sourit moins que son séducteur, enjoué et insistant, on la sent dans la réflexion tandis que le piège se resserre…

Qui ponctue de son service pour le moins « entrant » ce duo-duel, un serveur haut en couleur, qui fait rire spontanément le public. Il entre tout à trac sur scène, se fend tel un bretteur avec la bouteille à la main, se pique de poésie qu’il récite, grandiloquent !

Bref, le serveur ajoute une note réjouissante et détendante bien plaisante. Le trio d’acteurs est excellent qui nous réjouit, chacun dans son rôle, et donne le meilleur !

Vraiment, il faut voir cette pièce évidemment cynique à la chute brutale.

Nuit gravement au Salut, de Henri-Fréderic Blanc, adaptation Ludovic Larouche, avec Stephanie Bassibey, Ludovic Laroche et Pierre-Michel Dudan, Théatre Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris, www.lucernaire.fr

2 Sep
2019
Le feu couve sur la scène !

Elle a le feu cette jeune comédienne qui porte seule, dans un décor bien minimaliste, une pièce originale et parfois dérangeante !  A voir vitement.

photo lot

     Seule en scène, elle tient son public. Et pourtant, elle parait un peu fragile, mais faussement fragile, en fait. On comprend assez vite que le sujet est douloureux : Anna essaye de sortir son ami Jordan de sa famille névrosée. Tentative ratée, Anna perd la trace de son ami, du coup elle en parle en inventant, recréant le passé avec pour but l’avenir, un avenir qu’elle voudrait agréable et équilibré. Mais, tout est un peu compliqué.
Quelques trouvailles linguistiques amusantes, beaucoup d’humour décalé, souvent ironique, une gestuelle tout en plénitude à la proue de son navire, les mains sur le gouvernail qui tourne, tourne. En symbiose avec le récit.

Le spectateur entend le thème, le développement des troubles mentaux chez l’enfant issue d’une famille toxique. On suit l’adolescence d’Anna, l’évolution de ses névroses et obsessions jusqu’à la fin tragique.

Outre le texte dit avec recul, emportement, enthousiasme et force, c’est le jeu de la comédienne qui nous captive. Cette ravissante nous ravit, nous subjugue, nous fait rire parfois. .
On est pris et se laisse prendre.

Vraiment, il faut aller aux Mathurins pour le plaisir, tout simplement.

Au Théâtre des Mathurins, Anna attend l’amour, avec Elisa Ollier, écrit par Vincent Fernandel et Elisa Ollier , plus d’infos : www.theatredesmathurins.com